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24 mars 2008 1 24 /03 /mars /2008 20:41
Le chevreau s'était gardé entier malgré les louchées de jus que Jourdan lui avait fait entonner par toutes les ouvertures de sa peau. Il glissa du bout de la broche sur le grand plat. Il s'installa de son propre poids, avec ses os rôtis et sa chair d'or. Le jus se mit à suinter de lui et à monter peu à peu tout autour.
Honoré pensait à son lièvre. Il attendait que le beau-père ait fini de débrocher le chevreau. Lui voulait débrocher le lièvre, mais Jacquou n'en finissait que très lentement de racler la broche avec la fourchette.
«Encore un peu et vous nous ferez manger du fer.
- Tu es bien du pays des grosses têtes, va, dit Jacquou. Quand ça ne se voit pas ça s'entend. Tu ne sais pas que c'est le meilleur, ça? Là où la bête s'est couchée sur la broche c'est le meilleur. Oui, mais c'est vrai que dans ton pays on ne mange que des betteraves. Tiens, la voilà, ta broche.
- Si vous la trouvez si bonne cette broche, on vous la gardera pour votre part. Ne vous gênez pas, hé. Vous allez voir que, comme betterave, ce lièvre-là il est un peu, personnellement, comme qui dirait, pas mal. Fils de garce, que c'est chaud!»
Il faisait descendre le lièvre le long de la broche à petits coups de fourchette. Commençait à doucement fumer une odeur d'herbes montagnardes cuites dans le hachis de foie, le sang et le lard de marbre.

(...)

- Oh! dit Bobi, qui commença à manger, cette fricassée!...»
Elle était bonne. Jacquou séchait son assiette à grandes torchées de pain, puis il ouvrait sa bouche - on ne pouvait pas imaginer une plus grande bouche - on voyait un trou sans dents. Il fourrait son pain là-dedans, il fermait la bouche. Alors il regardait tout le monde avec ses petits yeux de rat. On sentait qu'il avait envie de parler mais il ne pouvait pas avec sa bouche pleine. Il disait: hou, hou, il montrait le plat, son assiette, sa bouche, son ventre.
«Oh! toi, dit Barbe, pourvu que tu manges!»
Mais elle mangeait aussi et, seulement, quand il y avait de petits os elle recrachait sa bouchée dans sa main, elle triait les os et elle renfournait le reste. Mais elle pouvait parler en mangeant. Elle ne s'en faisait pas faute.
«Mais comment faites-vous? lui dit Carle.
- Pour quoi faire?
- Pour manger et parler en même temps?
- Je ne sais pas.»
Carle rongeait une carcasse de poule. Il lançait sa langue là-dedans le plus loin qu'il pouvait pour lécher l'envers des os.
«Vous ne devez rien goûter.
- Je goûte tout», dit-elle.
Ils faisaient tous beaucoup de bruit avec leurs coudes, avec les couteaux et les fourchettes, avec leurs pieds sous la table, avec leurs bouches en mangeant. Ils s'appelaient aussi, les uns les autres.
«O carle!
- O Randoulet!»
Et Randoulet se tapotait sur le ventre du bout des doigts pour dire: je mange. Et il mangeait.
Marthe avait apporté la fricassée puis elle était restée debout à côté de sa place. Elle avait regardé les uns et les autres pour guetter leur premier mouvement après la première bouchée. Ça avait été de se dépêcher vers l'assiette, puis vers le plat. Donc, c'était bon. Jourdan suçait ses doigts.
«Femmes, dit-elle, vous voyez!»
Joséphine lui fit signe de la main pour lui répondre: oui, je vois, ils l'aiment tous, on a bien travaillé.
«Quand je le disais, dit Marthe, je sais que c'est bon au printemps, la fricassée de poule.»
Elle s'assit. Elle commença à manger.
«Marthe, cria Mme Hélène de l'autre bout de la table, vous êtes une cuisinière d'auberge.
- Manque de sauce, répondit Marthe.
- Non, dit Honorine en face, c'est tout juste.»

(...)

Les rôtis étaient lourds et juteux et, au premier coup de couteau, ils s'écrasèrent. La sauce était comme du bronze, avec des reflets dorés et, chaque fois qu'on la remuait à la cuiller, on faisait émerger des lardons, ou la boue verdâtre du farci, ou des plaques de jeune lard encore rose. La chair du chevreau se déchira et elle se montra laiteuse en dedans, fumante avec ses jus clairs. Sa carapace croustillait et elle était d'abord sèche sous la dent, mais, comme on enfonçait le morceau dans la bouche, toute la chair tendre fondait et une huile animale, salée et crémeuse en ruisselait qu'on ne pouvait pas avaler d'un seul coup, tant elle donnait de joie, et elle suintait un peu au coin des lèvres. On s'essuyait la bouche.
«A moi!» cria Jacquou.
Il se dressa et il marcha vers ses bouteilles alignées dans l'herbe.
«Mon vin, dit-il en dressant la grosse bouteille dans le soleil.
- Voilà qu'il va faire le fou», dit Barbe.
Mais Carle était à côté d'elle, entre elle et Jacquou et tout lui faisait sang, et il était devenu rouge, et son cou s'était gonflé. Il entendait depuis longtemps les toung et les toung du tambour sauvage. Il avait bu trois grosses fois du vin de Jourdan. Chaque fois le grondement avait grossi et la cadence s'était faite plus rapide. Il sentait que ses pieds se décollaient de terre, que son corps se décollait de terre, que sa tête se décollait de terre. Il pensait à ces galopades que ferait son étalon s'il le lâchait dans les champs. Le tambour de son sang battait avec les coups sourds de cette galopade qu'il n'avait jamais entendue.
«Il n'y a pas de fou», dit-il.
Il ne savait plus exactement ni ce qu'il voulait dire ni ce qu'il disait. Il était toujours comme ça et très vite après du vin. Il voulait dire qu'un étalon au chanfrein en feuille d'iris c'était fait pour galoper ventre à terre dans le monde et faire danser les hommes avec le tambour de sa galopade.
«Oui, mais..., dit Barbe.
- Vous êtes trop vieille», dit-il.
Il eut l'air de cligner de l'oeil, mais au contraire il essayait de les ouvrir et un seul obéissait.
«Sauf le respect, dit-il, je veux dire - il dressa son doigt en l'air - donne à boire.»
Et il tendit son grand verre à Jacquou.
Le vin de Jacquou était à la mesure de son maître: sec et fort. Et il commandait.
On le laissa un moment dans les verres. Le chevreau était frais et souple, et il réjouissait les bouches. On avait encore le goût franc du vin de Jourdan.
Dans le plat de terre le gros lièvre attendait. C'était un lièvre de printemps, gras et fort. On le voyait bien maintenant qu'on le regardait à l'aise tout en mangeant le chevreau. Il devait peser six kilos sans la farce. Et Honoré l'avait bourré d'une farce à la mode de son pays: une cuisine un peu magique faite avec des herbes fraîches potagères et des herbes montagnardes qu'Honoré avait apportées mystérieusement dans le gousset de son gilet. Quand il les avait montrées on aurait dit des clous de girofle ou bien de vieilles ferrailles. Elles étaient rousses, et sèches, et dures. En les touchant elles ne disaient rien. En les sentant elles ne disaient guère, juste une petite odeur, mais, il est vrai, toute montagnarde. Seulement, Honoré les avait détrempées dans du vinaigre et on les avait vues se déplier et remuer comme des choses vivantes et on avait reconnu des bourgeons de térébinthe, des fleurs de solognettes, des gousses de cardamines, et puis des feuilles de plantes dont on ne savait pas le nom, même Honoré. Du moins, il le disait. Mais alors, quand il les eut hachées lui-même, et pétries, et mélangées aux épinards, aux oseilles, aux pousses vierges de cardes, avec le quart d'une gousse d'ail, une poignée de poivre, une poignée de gros sel, trois flots d'huile et plein une cuillerée à soupe d'un safran campagnard fait avec le pollen des iris sauvages, alors, oh! oui, alors! Et toutes les odeurs coulaient déjà d'entre ses doigts qui pétrissaient; et cependant c'était encore cru, et il n'avait pas ajouté le lard, mais il serra vite tout ça dans ses mains et il le fourra dans le ventre du lièvre. Il avait recousu la peau et c'est tout ça qu'il avait tourné à la broche. Et les jus étaient mélangés. C'était noir et luisant dans le plat de terre.
«Alors ce vin? demanda Jacquou.
- On n'a pas bu.
- Buvons.
- Attends, dit Jourdan, finissons d'abord ma bonbonne. Le tien, dit-il, est noir comme de la poix. Il est de la couleur du lièvre. Il s'accordera. Regarde le mien, - il haussa la bonbonne à bout de bras, - il est couleur de chevreau. Et il est aussi un peu chèvre.»
Il se mit à danser légèrement sur ses hanches et il fit un petit saut pour faire voir comme son vin était chèvre. C'était vrai, il avait raison, le vin de Jacquou était de la couleur du lièvre.
«Il a raison!
- Regardez-le, dit Marthe, il est comme jeune avec son vin. Regardez-le.
- Oui, dit Mme Hélène, il est jeune.»
Elle avait aussi en elle une grande jeunesse toute dansante et toute chèvre qui la forçait à respirer vite.

(...)

e fut Honoré qui servit le lièvre. Il y tenait. Il disait:
«Il vous faut un peu de ci et un peu de ça.»
On disait:
«J'en ai assez.»
Il disait:
«Non, si vous n'avez pas ça, vous voyez cette petite chose - il la prenait du bout de la fourchette et il la déposait dans l'assiette - si vous n'avez pas cette petite chose le lièvre n'est rien.»
Ainsi, à l'un il ajoutait un morceau de bourgeon de térébinthe, à l'autre une feuille de cardamine, à Aurore il donna tout un feuillage cuit de persil des champs, épais et large comme de la ciguë et tout gouttant de sauce.
«Voilà, dit-il, ça vous occupera, ça fait bouger l'intérieur.»
Il servit Jourdan. Il servit Jacquou. Il servit Barbe malgré ses os.
«Pour le plaisir de votre homme, dit-il, mangez nerveux, non pas cette moelle qui vous fait chiffe.
- Comment c'est parler à la mère de sa femme!
- Buvez», dit Jacquou.
Et cette fois on but, car tout semblait accordé: l'odeur de cette nourriture de feu, la viande noire du lièvre et le vin noir qui attendait avec ses luisances de poix.
Le vin noir de Jacquou était un commandement terrible. Il n'attendait même pas. Il prenait l'ordre de tout, tout de suite.
Il y avait l'odeur de la solognette. C'est une odeur très spéciale et seulement supportable quand elle est en touffe, au milieu d'un ciel sans borne, bien venté sur le sommet des montagnes. C'est l'herbe au sang, c'est l'herbe au feu, c'est l'herbe aux amours de grands muscles.

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commentaires

Marie-France 25/03/2008 10:05

Quel texte magnifique et quelle excellente idée de nous le faire découvrir ! j'ai beaucoup lu Jean Giono il y a quelques années, c'est un très grand auteur, mais je ne suis pas certaine qu'il soit vraiment connu des jeunes de nos jours. Tu me donnes l'envie de me replonger dans l'univers de ce grand écrivain. Un joli partage pour un texte bien adapté à cette fête de Pâques.

Tiuscha 25/03/2008 09:10

J'adore, ma grand-mère m'a "légué" une partie de son oeuvre ! J'aime la simplicité, la "rusticité" de cet auteur, et l'ambiance paysanne qui règne souvent dans son oeuvre... J'ai adoré ces extraits, notamment le chevreau dans son jus, tellement en phase avec l'actualité pascale (même si le mien était mijoté plutôt que rôti...) ; je ne connaissais pas son oeuvre cinématographique en revanche.

Bruno Poirier 25/03/2008 00:56

Je constate que vous avez les mêmes goûts que moi : ce texte est sur mon site depuis quelques années (http://pages.infinit.net/poibru/giono/index.htm > Extraits de textes).

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